Je m'appelle Tobias, troisième-attaché de Sire Vellichor de la Maison Solmarche-Antique. Cela fait trente-deux ans que je le sers. Si la Lignée veut bien de moi, dans dix ans peut-être, je serai Embrassé. Cela ne se demande pas. Cela se mérite. J'écris ces lignes dans la chapelle inférieure, à la lueur d'une chandelle d'os.
Les Seigneurs de la Nuit sont au-delà de toute description que ma main pourrait porter. Ils sont les princes du Voile-Brisé — état entre le mort et le vif, plus mort que tout vivant, plus vivant que tout mort. Ils n'ont pas été créés. Ils se sont élevés. Cela seul m'est dit.
Selon ce que mon Sire a accordé de m'enseigner, à un Âge antérieur à celui des humains de ce monde, certains de nos pères-humains arrachèrent des Veillants — peuple-pyramide qui s'enfermait avec ses morts — un fragment de leur science d'éternité. Les Veillants prétendent l'avoir donné ; mon Sire dit qu'il fut pris. Sur ce point, mon Sire a toujours raison. Les Vampires naquirent de cette Élévation. La Lignée se compte depuis.
Le royaume de mes Sires est Solmarche, dont les chroniques humaines disent qu'il fut englouti par le Voile à l'Effondrement. Les chroniques se trompent. Solmarche n'a pas été englouti — il s'est retiré. Un royaume de cryptes inondées, de salles de marbre noir où la lumière du jour ne pénètre plus, où les Lignées peuvent dormir le siècle qu'il leur faut sans qu'aucun mortel ne les dérange. Au-dessus, les marais montent. En dessous, les chambres veillent.
Cinq grandes Maisons-Lignées se partagent Solmarche : la Solmarche-Antique (la mienne ; mon Sire en est troisième-né), la Lune-Veuve, la Sang-d'Acier, le Cœur-de-Cristal, et la Cinquième dont nul ne nomme la Maîtresse à voix haute. Au-dessus des cinq, Sire Vorlach, dont mon Sire a été l'élève au troisième siècle de l'Âge Brisé. Vorlach règne sans titre. Il dit : « Le sang couronne. Pas l'or. » Mon Sire n'a jamais oublié.
Nos Sires ont des ennemis ; nos Sires les méritent. Les chevaliers d'Albion préparent une Croisade de l'Aube vers nos marches sud — la quatrième de mémoire de mon Sire, qui est longue. Leurs Éclats brûlent les Lignées plus profondément que toute autre arme. Au sud plus loin, les Veillants ont commencé leur Long-Réveil. Mon Sire en parle peu, mais j'ai vu son visage à l'écoute du dernier rapport. Les Veillants nous comptent depuis deux mille ans comme bâtards-élèves échoués et viennent enfin réclamer la dette. Ce que les Veillants ne savent pas — ce que je sais parce que je sers Sire Vellichor — c'est que mon Sire ne paiera pas. Aucun Sire de Solmarche ne paiera. Sire Vorlach a dit, à la dernière Assemblée des Cinq, que céder serait la fin de la Lignée. La Lignée tient. Le sang tient.
J'écris ces lignes parce que mon Sire m'a permis de tenir ce journal, à condition que je le brûle avant ma mort. Je le brûlerai. Mais avant cela, peut-être — dans un an, dans dix, dans cinq cents si la Lignée veut — il viendra une nuit où mon Sire me regardera autrement, et offrira à mon cou son souffle d'éternité. Que vienne cette nuit-là. Mon sang attend. Mes lignes attendent. Mon Sire sait.