Notre Empire est la plus jeune des civilisations debout sur Aldémoros, et c'est cela qui le rend brûlant. Nous descendons des humains du Monde-d'Avant déversés à la Première Convergence — fragment de civilisation perdue qui se retrouva dans les forêts orientales sans y être adapté, sans alliés, sans comprendre les Souffles. Les hordes Peaux-Vertes nous chassèrent depuis les contreforts du nord ; les Veillants envoyèrent une Levée des Sables depuis Naharemnu pour purger ce qu'ils considéraient comme une souillure-Convergente. Aldérick le Grand, jeune chef de bande à l'arrivée, n'aurait pas dû survivre une décennie, et son peuple non plus. Les rouleaux du premier Lectorat le disent explicitement : c'est un miracle qu'il y ait quelque chose à raconter.
Pourtant il survécut, et nous avec lui. Nos chroniques disent qu'un sage astréen vint à Aldérick en silence, contre toute coutume des Aînés, et resta. Il combattit à ses côtés, lui enseigna les Souffles, forma autour de lui nos premiers sorciers — la lignée future des Mages-Forgerons. C'est tout ce que les chroniques savent en dire. Ce qu'on observa, en revanche, ne se laisse pas raconter, et je copie ici les notes du douzième archiviste sans les compléter. Aldérick traversa quatre générations de ses propres compagnons sans paraître vieillir. Couronné jeune à Aldérium, il maria la fille d'un Sénéchal qu'il avait fait Duc dans sa propre jeunesse — qui mourut avant lui, suivie de leur fille, puis de leur petite-fille. Les arrière-petits-enfants de ses premiers Veilleurs entrèrent à la Cour avant qu'il ne quitte le trône. Personne ne le vit jamais malade. Personne ne sut dire son âge. Quand on tentait de compter ses années, on se trompait. Le Lectorat enseigne que c'est un signe ; le Cercle, plus prudent, a classé la question parmi celles qu'on ne pose plus. Je m'en accommode.
Avec cette présence prolongée à la tête de notre peuple, Aldérick fonda Aldérium au cœur du continent, traversa les montagnes du nord, et y combattit côte-à-côte avec le Roi-Forge nain Drumin Marteau-Noir à la bataille des passes de Roncevaux contre une horde Peaux-Verte qui menaçait les deux peuples à la fois. De cette alliance scellée dans le sang vint le Pacte du Marteau ; de ce pacte les Mages-Forgerons, formés par les Maîtres-Runes nains pendant trois générations humaines — qui ne furent qu'une saison pour les Nains — et qui produisirent les premiers engins-rune, chars à vapeur, batteries de canons. Le rouleau de Drakhorn-Aldérium dit aussi, en marge : « Ils ne nous l'ont pas tout enseigné. » Le rouleau a raison.
Quand Aldérick partit enfin — le mot « mourut » n'est pas employé dans nos Lectorats, et je l'évite ici par habitude — ses sujets ne purent croire que c'était fini. Il n'avait jamais semblé près de finir. De cette incrédulité naquit la Foi du Retour. Le sage astréen assista à la cérémonie en silence, refusa toute charge offerte par les Sénéchaux, et ne laissa qu'une seule phrase avant de partir : « Il est absent, pas parti. » Personne ne sut au juste ce qu'il voulait dire. Le Lectorat l'inscrivit en parole-relique. J'ai cherché trois ans dans les archives un commentaire astréen authentique sur cette phrase ; je n'ai trouvé que des silences. L'Empereur en titre n'est qu'un gardien transitoire du sceptre. La Couronne attend Aldérick.
Aujourd'hui, notre territoire est tenu par cinq Duchés-Marches — Aldérium au centre, Tournay au sud-ouest face à Albion, Vermont à l'est face aux Hommes-Bêtes, Roncevaux dans les passes méridionales, Loraine au nord face aux holds Nains. Un sixième, Solmarche, fut englouti par le Voile à l'Effondrement, et chaque Empereur jure de le retrouver avant de mourir avant. Notre Cour s'organise autour du Lectorat (clergé d'Aldérick), de l'Inquisition (chasse aux Cultes Infiltrés du Chaos), et du Cercle (Sénéchaux). Nos Mages-Forgerons, eux, sont devenus héritiers décevants — c'est moi qui le dis, et c'est ce que les Nains nous renvoient à chaque Conclave : depuis la Brèche des Forges au cinquième siècle de l'Âge Brisé — rancune qu'ils gardent inscrite au Livre de Rancune de Drakhorn et qu'aucun de nos ambassadeurs n'a su lever — la transmission du savoir-rune s'est interrompue, et la moitié de nos engins-rune sont irréparables faute de l'avoir reçue. Un canon-rune cassé est aujourd'hui plus précieux qu'un canon neuf : le neuf ne peut plus être forgé.
Notre Empire ne se conçoit pas sans ennemi à ses marches. Hommes-Bêtes du Vermont, Peaux-Vertes du nord, Vampires montant depuis les cryptes inondées de Solmarche, et — silence pesant à la cour, je l'écris à voix basse — les chevaliers d'Albion, frères humains qui refusèrent les engins-rune et la Foi, attendant au sud-ouest avec une admiration que nous ne nous avouerons jamais. Aucune ambassade impériale n'a été reçue à Calanthion depuis le couronnement post-mortem du douzième Empereur, où le sage astréen vint pour la dernière fois en personne, regarda longuement le sarcophage royal, salua sans paroles, et repartit dans l'Archipel d'Erys. Notre Empire prit son silence comme confirmation. Les chroniqueurs du Lectorat — mes pairs, et mes maîtres avant moi — traduisirent ce silence en formule, « Le sceptre est confié. La Couronne attend. », et la formule est devenue serment de couronnement depuis. Quarante-huit Empereurs l'ont prêté. Pas un n'a vu Aldérick revenir. Mais nos engins-rune tonnent encore en son nom, et c'est, je crois, l'essentiel.