Je suis Forgeur-de-Runes second-rang à Drakhorn, et c'est ma main qui copie ces lignes du Livre de Rancune pour l'examen de Maîtrise. Le Livre se souvient. Moi, je transcris.
Notre peuple — les Bâtisseurs, comme nous nommaient les autres Primordiaux à l'Âge des Légendes — a creusé les premières galeries du sous-monde, dressé les premières citadelles, forgé les premières runes. Quand les Souffles prirent chair en six peuples, nous fûmes ceux qui choisirent de les lier dans le métal. Pas de canalisation, pas de chant. Une rune gravée, une rune permanente. C'est notre Voie, et c'est la seule que nous tenons pour fiable : la magie sans rune — celle des elfes, des humains, des cathayans — finit toujours par échapper à son maître, et c'est dans le métal d'autrui qu'elle revient. Le Livre l'a constaté trop souvent.
Le Bâtisseur Premier alluma la Forge-Monde et y forgea, dans le récit que les elfes nous racontent, avec eux la première Lame d'Acier-Aïeul — alliage qu'ils nomment Acier Stellaire. La collaboration eut lieu ; le Livre n'en disconvient pas. Mais c'est de notre foyer qu'elle est sortie, et c'est nous qui en gardons la formule. Nos deux Aïeux fondateurs sont le Bâtisseur, patron des forges, des halles, et des runes ; et le Tueur, patron de la guerre, du martyre, de la vengeance. Ils sont frères. Ils ne se parlent pas. Le Culte du Tueur — Slayers, Doomseekers, Dragon Slayers — est la voie parallèle où entrent ceux qu'aucun foyer ne peut plus tenir. Brokk Sans-Serment est aujourd'hui le plus illustre. Il marche encore.
Le Livre raconte aussi notre diminution. À la Première Fracture, nous perdîmes la lignée du Bâtisseur Premier ; aucun Haut-Roi n'a porté la couronne depuis. Le Conclave des Rois se réunit irrégulièrement à la Forge-Monde, jamais au complet. Les Peaux-Vertes nous infestent siècle après siècle ; les Vermines creusent en dessous et nous prennent les autres galeries ; nous nous battons contre les deux dans le sous-monde sans répit depuis quatre mille ans. À l'Effondrement, le Voile creva et déversa Hommes-Bêtes et Chaos par-dessus le marché. Nous tenons trois holds majeurs encore — Drakhorn, Vargrid-Veld, Norhall — plus une demi-douzaine de holds perdus, dont les noms sont conservés au Livre pour le jour où on les reprendra. Ce jour n'est pas inscrit.
Quand les humains arrivèrent à la Première Convergence, ils étaient un peuple sans terre. Le Roi-Forge Drumin Marteau-Noir combattit côte-à-côte avec leur chef Aldérick aux passes de Roncevaux, et de cela vint le Pacte du Marteau. Le Conclave en débattit trois ans : les humains étaient des utilisateurs de Souffle, et le Livre tient la magie sans-rune pour dangereuse. Drumin défendit l'inverse — que ces humains, sans rune et sans terre, n'étaient une menace pour personne, et qu'en les enseignant à graver, on les détournerait de la magie qui les perdrait. Le Conclave céda. Drumin enseigna la rune-craft de surface — ce qu'on enseigne aux non-sang : runes utilitaires, principes de gravure, intégration aux engins. Pas davantage. Le savoir profond se transmet au sang, par le hold ; les humains n'étaient pas du sang. Cela aurait dû suffire. C'était plus que ce qu'aucun autre peuple a obtenu de nous. Les humains s'en plaignirent quand même.
Au quatre cent quatre-vingt-septième an de l'Âge Brisé, Volkmar de Tournay, Mage-Forgeron-en-chef du cinquième Empereur, se présenta à Drakhorn pour l'apprentissage de troisième niveau. Eirik le Fou, Maître-Rune qui le formait, le surprit dans la nuit en train de graver une Maître-Rune — signée à son propre nom. Eirik convoqua le Conclave dans l'heure. Le Conclave demanda la tête de Volkmar. Le cinquième Empereur refusa : Volkmar était son neveu. Drumin était mort depuis trois siècles ; la voix qui aurait pu trouver un compromis manquait. Le Conclave inscrivit la Brèche des Forges au Livre de Rancune et ferma la transmission. Aucun apprenti humain n'a remis le pied à Drakhorn depuis. Nous tenons la Brèche pour ouverte. Les humains la tiennent pour clôturée par leur Empereur, ce qui n'a jamais été dans nos pratiques.
Le Livre de Rancune de Drakhorn pèse aujourd'hui plus de mille rancunes ouvertes — je les ai comptées pour l'examen, le Forgeur-Maître Borrek dira si je me trompe. Aucune n'expire. Le plus gros poids vient des Peaux-Vertes et des Vermines, qui nous volent une galerie chaque siècle. Viennent ensuite les elfes sous toutes leurs formes — Astréens distants qui prétendent au crédit de l'Acier-Aïeul, Sylvestrins arrogants qui ferment leurs forêts, Elfes Sombres du Grand Nord qui pillent nos passes par les glaces et par la mer en deux saisons. Viennent ensuite tous les utilisateurs de magie sans-rune — sorciers de l'Empire, mages cathayans, prêtres albéens — parce que leur Souffle finit toujours, un jour ou l'autre, par revenir dans notre métal et y faire désordre. Hommes-Bêtes et Chaos ont leurs propres rouleaux. Le Livre se souvient pour nos Aïeux. Nos Aïeux ne pardonnent pas. Quand le Forgeur-Maître me demandera demain pourquoi je copie ces lignes, je répondrai ce que mes maîtres m'ont répondu : « La pierre n'oublie pas. La pierre ne pardonne pas. La pierre tient. » Le Bâtisseur veille. Le Tueur attend.